Gustave Corleen – Prologue : la rencontre
Je n’étais pas intenable, j’avais le goût du vent. Et je ne supportais guère d’être cloîtré entre 4 murs. Pourtant, l’inactivité me tenais là et je ne pouvais accepter qu’elle fût un repos mérité. Derrière la porte, le froid. Au retour du froid, le réconfort d’avoir eu froid mais je n’étais, ce jour, pas capable de pousser la porte. Alors, je réfléchissais à moi-même, à la raison qui me tenais là, craintif du moindre coup de téléphone, sensible au moindre mot que l’on m’aurait dit, dans la terreur momentanée de la rencontre. Me réfugiais-je dans un coin d’enfance que le flux du temps avait laissé sur ma plage privée avant l’arrivée d’une marée de travail, redoutant la soudaineté de ce reflux ? Étais-je différent après cette nuit ?
C’est dans cet antre de la paresse qu’arriva le personnage le plus improbable qui soit. Je dégustais avec art une tasse de café lorsque l’on frappa à ma porte à coups irrégulier ; comme si la douleur du voyage avait privé mon mystérieux visiteur de son sens du rythme.
J’ouvris.
Se tenait sur mon palier un homme de taille réduite dont l’âge était masqué par un physique approximatif et inclassable. Son front était aussi haut que sa calvitie avancée le lui permettait et son teint était comparable à celui d’un homme ayant passé sa vie enfermé dans un placard. Il était haletant, suant et semblait en cet instant incapable d’articuler autre chose que quelques râles gutturaux incontrôlés. Il s’appuya d’un coup sur le chambranle de la porte alors qu’un courant d’air glacial arrivait de la montée d’escalier.
Je lui proposais, en me rendant compte qu’il s’agissait de mes premières paroles de la journée, d’entrer et de s’asseoir avec le secret espoir qu’il n’en fit rien. Le petit homme hocha la tête et entra, me poussant presque contre le mur.
Il s’assit ou plutôt il s’écrasa sur mon canapé. Il me fallut attendre là une bonne dizaine de minute avant qu’il se décidât enfin à articuler quelques mots. “Bien le bonjour monsieur, je suis Gustave Corleen”. Un silence s’en suivi, le petit homme semblait espérer que j’eus connaissance de son existence.
“Avez vous entendu parler de moi ?”
- Non, j’aurais dû ?
- Vous entendrez d’ici peu parler de moi si…
Un silence s’en suivi qui me parût long tant le visiteur devenait à chaque syllabe plus mystérieux encore.
“Je ne suis pas homme à faire des vagues, monsieur. Je ne crois pas avoir attiré l’attention de qui que ce soit dans ma vie. Mais aujourd’hui, j’ai fait quelque chose dont je ne suis pas fier.”
(S’il y avait un maître du suspens dans les conversation, ce serais bien Gustave Corleen)
“Il ne faut en souffler mot à quiconque.”
Il m’invita d’un signe de la tête à m’approcher.
“J’ai tué un homme monsieur. Ça ne m’étais jamais arrivé.”
- Vous m’en voyez rassuré.
Dis-je d’un ton incrédule
- Puis-je savoir de qui il s’agit ?
- Il s’agit de Gustave Corleen.
Il ne fallu pas bien longtemps pour relever l’incohérence évidente de ses propos et mon attitude devint soudain plus narquoise ; j’avais une volonté ferme de me débarrasser de cet importun.
- Mais vous êtes là pourtant ?
- C’est bien là le problème. J’ai raté le moment de ma mort. Peut-être étais-je assoupi ?
Le récit de Corleen devenait de plus en plus décousu et obscur.
“Je n’en sais rien” lui rétorquais-je “D’ailleurs cela ne m’intéresse pas, vous êtes vivant, vous n’avez pu mourir, l’histoire s’arrête là, bonne journée monsieur Corleen.” Je lui désignait la porte.
A cet instant il eut une réaction que nul n’aurait pu prévoir. Il s’endormit et se mit à ronfler comme un bienheureux. Je me mis alors à échafauder des hypothèses sur la provenance de ce probable débile.
La qualité de son habillement et sa propreté qui tranchait singulièrement avec son visage défraichi me fit éliminer l’hypothèse d’un vagabond. Cet homme-là devait vivre dans un cocon de soie et ne devait sortir que rarement. Son teint crayeux aurait viré au bistre au moindre rayon de soleil. C’est ce teint qui me fit aussi éliminer l’hypothèse de l’alcoolisme. Cet homme paraissait atrocement prudent et si le besoin lui avait prit de déchirer le tissus de son alcôve rassurante et maternelle de son domicile, c’est qu’il était persuadé que quelque chose de suffisamment grave s’était produit.
Au fil de mes pensées, je finis par trouver la situation cocasse et je m’amusais à imaginer des histoires, toutes plus farfelues les unes que les autres, alors que Corleen continuait son ronron ensommeillé.
Alors que la sienne semblait en sommeil, mon imagination se mit à courir le long des sentiers les plus sinueux de mon esprit. Accrochant ça et là des morceaux de ma vie, mêlant aux histoires d’épouvantes l’horreur bien réelle du dehors.